Quel pays, quel foutu pays*...

 

Des immensités vierges et sauvages à l'infini, des averses interminables qui vous détrempent en moins de deux (en 18 minutes très exactement), un vent froid cinglant, des "villages" sur votre carte qui s'avèrent être sur le terrain de simples amas de pierres déchues, de la tourbe spongieuse, des ciels  bouchés à faire réssusciter un William Turner... Mais aussi des gens charmants qui offrent volontiers une cup of tea chaude au marcheur ruisselant, des vues magnifiques depuis les points culminants du pays, des ruines bavardes (chateaux moyenâgeux plus ou moins hantés, hameaux abandonnés au XIXe siècle, brochs -tours où se réfugiaient les fermiers attaqués il y a plus de 2000 ans-, standing stones inexpliquées, fermes, cimetières, etc.) et un immense bain de nature et de grand air... Bref, un pays dont on voit s'éloigner définitivement les côtes à travers un voile humide qui n'a plus rien à voir avec la pluie...

* What a gorgeous unforgettable country...

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- J'étais partie pour relier intégralement le nord au sud par la ligne invisible que traceraient mes pas mais c'était sans compter sur le temps perdu (gagné !) à apprivoiser la réalité de l'Ecosse septentrionale (entre autres la tourbe et l'eau sous toutes ses formes qui entraînent de nombreux demi-tours et empêchent la marche à l'azimut). J'ai donc parcouru plus de 500 km à deux pinces mais en trois tronçons (Sutherland, Centre et Southern Uplands, cf. le sommaire). 

- Balade tente sur le dos, bâton à la main et araignée au plafond.

- Faune : vu des tonnes de grooses (avis aux chasseurs !) et des tonnes de daims (s'ils n'avaient pas le cul blanc, ils se fondraient parfaitement à la lande ; ce détail permet à l'heureux marcheur de les repérer ; quand c'est un chasseur qui les repère, on appelle ça "un détail qui tue").

                 pas de soirée écossaise sans nuages de "midgies"- moucherons qui piquent - qui vous assaillent et vous harcèlent et vous horripilent. Un véritable fléau. Les locaux ne sortent pas sans un filet de protection sur la tronche.

NB : le mouton est tellement omniprésent que l'on peut l'assimiler à la flore.

- Bon à savoir : -l'eau des rivières et torrents est partout potable (du moins tant que les sheeps ne chient pas dedans).

                             -le concept d'"imperméabilité" n'existe pas en Ecosse.

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Extraits de carnets de notes (soient quelques anecdotes + ou - instructives)...

Le ferry arrive à Kirkwall - sur les îles Orcades, au nord du nord de l'Ecosse - à 23 heures… L'heure du coucher de soleil ! 

Plus généralement en cette période de solstice, les nuits écossaises sont toutes clarissimes et tombent sans se presser vers 22 h ; la lampe de poche est inutile, 250 gr. en moins !

Pour cette première clarté ("nuit" en écossais donc), je me retrouve à squatter gratuitement le sofa du salon du Kirkwall Hotel (70 £ la night), une grande pièce cosy. Seule condition : réveil à 6h30 avant l’arrivée du patron et des clients… Le gentil réceptionniste qui m'a proposé ce plan m’indique aux aurores un joli coin de la côte où je pourrais finir ma nuit et « have a snooze on the grass »... Une phrase au rythme mélodieux qui résonnera souvent dans ma tête lors de ce périple au cours duquel je dormirai en moyenne 4 h par nuit (responsable à 90 % : la météo)... "Eu snooouz' one ze glaaass"... Tout un programme, presque une philosophie de vie… 

- Leçon n°1 : Un esprit fatigué dans un corps fatigué est particulièrement perméable aux assauts de la Stupidité.

En longeant le loch nan Clàr, je vois au loin un point flou et foncé qui avance à la surface de l'eau. Objectivement -car je n'ai pas croisé âme qui vive de la journée- ça ne peut être que la tête d’un monstre en train de faire ses longueurs. Oui, j'ai beau me frotter les yeux, et me les refrotter... La "chose" avance... J'attends jusqu'à la conclusion qui finira bien par s'imposer. Ce n’est qu’une barque à moteur de pêcheur. Le pire c'est que j'y ai cru, à mon "Clàrrie".

- Leçon n°2 : On est à jamais marqué (et conditionné) par notre passé ; qui plus est quand on est FA-TI-GUE.

J'ai grimpé un des versants de la vallée que je foule pour planter ma toile en hauteur, sous des arbres et sur un tapis de mousse. Les grondements des nombreux torrents et rivières, les vrombissements de l’eau amplifiés par le glen donnent l'impression qu'une autoroute passe à proximité. Vers 2 h 00 du mat’, alors que je n’ai pas encore fermé l’œil, j’entends une sorte de grognement étouffé. Mon coeur sort de ma poitrine sous l'effet d'une réminiscence subite pas encore formulée. Je sors pour taper sur les arbres avec mon bâton afin d'effrayer la bête qui a mugi. De retour sous ma tente, le cri recommence et mon imagination s’affole...  le passé ressurgit. Un ours. C'est un ours (il m'a déjà été donné de croiser une de ces bestioles, la nuit, dans une forêt autrichienne -oui, ces monstres ont été réintroduits dans certaines zones de ce pays). Mon esprit fait l'analogie et, persuadée qu'un ours rôde, je décampe -sens propre et figuré- et cours vers le trait clair caillouteux qui tapisse le fond de la vallée. Les hommes ayant tracé ce chemin sont d'impalpables mais rassurantes présences. Je finis avec eux d'y compter les heures de cette nuit blanche. Le "lendemain", parvenue au village habité le plus proche, j’interroge une indigène et lui imite le grognement de la bête. Elle opine ; je me tape la honte du siècle : c’était un cerf, ruminant curieux qui, par ici, s’approche souvent des humains quand il en a l'occasion.

Le château d’Ardverck, ex-place forte du XVe siècle, défie le temps sur son promontoire cerné par les eaux immuables du loch Assynt ; des moutons paissent à l'entour et un pêcheur solitaire médite. Je cours vers les ruines d’une maison du XVIIIe aperçue au loin. Résonne tout d'un coup un rire grave et caverneux. Le truc qui me chiffonne, c'est qu'il ne vient pas d'un vagabond qui serait planqué quelque part ; il vient d'en haut, du ciel. Je m'arrête, incrédule ; le phénomène est d'autant plus étrange que les nuages ne sont pas si noirs et que la robinetterie céleste est éteinte. En lisant plus tard des explications sur le château, j'apprends qu’il est hanté par plusieurs fantômes. Ceci expliquerait-il cela ? 

NB : je n'étais pas fatiguée, ce jour-là.

"Wenns'daille, laini daille", "Wenns'daille, laini daille", "Wenns'daille, laini daille"... On m'a bien prévenue, et avec l'accent  : mercredi je vais me faire saucer. Ca va reucher et je vais être gaugée, tripée (termes bourguignons, chacun son patois). Se méfier d'un Ecossais qui annonce la pluie : dans une contrée où il pleut un jour sur deux, c'est que ça promet. La douche arrive à partir d’1 h du mat', je l’attendais inconsciemment. Au petit matin, pliage sous des trombes puis marche sous des trombes. Fouettée de toute part par la drache, je ne vois plus rien, ah ça j'y vois gouttes, moult gouttes ! Sinon, en Ecosse, quand il pleut "normalement", il peut vous arriver de vivre une étrange fusion avec le paysage : vous, le vent, les averses, vous, les averses, le vent… Le harcèlement est tel que vous incorporez les éléments et devenez élément de cet ensemble géographique et géologique qui subit les conséquences de la neurasthénie de l'atmosphère depuis la nuit des temps. De l'acceptation vient la libération de la pensée qui s'affranchit ainsi de l'emprise de toute notion de comparaison (le mot "sec" n'a plus lieu d'être quand l'ordre des choses est d'être mouillé ; et hop, pas si difficile d'atteindre le 7e ciel !).

Alors que je suis en train de puiser mon énergie dans le relief et de grimper le mont Benbrack, un mirage me survole à basse altitude et répond à mes saluts en "battant des ailes" (plusieurs oscillations de droite à gauche) ; c'est rien que pour ma pomme, je suis le seul être humain à des miles à la ronde !

J'arrive à Dalry vers 21h30. En traversant le village, je passe devant le bureau de la Southern Upland Way (randonnée balisée qui traverse le sud de l'Ecosse d'est en ouest), bizarrement encore ouvert à 22 h ; une voiture de police est garée devant. Les poulets me demandent si je suis la « missing girl » qu'ils recherchent. "Ben... non". Mais en fait si. Vers 13 h, je m’étais arrêtée dans une ferme isolée où vivait un Anglais. Epouvanté par l'épouvantail mouillé que j'étais, il avait insisté pour téléphoner à la tenancière d’un B and B situé à plusieurs miles de là pour qu'elle m'héberge. Plus tard, ne me voyant pas arriver, la dame s'est inquiétée et a prévenu la police (mouillée pour mouillée, j'avais décidé de continuer !). Si je n’avais pas poussé ma marche forcée jusqu’à Dalry, je n’aurais rien su du tintouin provoqué par ce choix. Et n’aurais pas évité aux flics une sortie de nuit jusqu'à un refuge où ils pensaient que j'étais. Du coup ils vont boire au pub. Merci quick ?

45 km parcourus le 16, 43 km le 17 et 41 km le 18, soit 130 km en 3 jours pour arriver à temps à Stranraer afin de choper le ferry pour Belfast... 

J'arrive en France en miettes MAIS... si c'était à refaire, ô combien que je le referai !

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-Ma définition de l'Ecosse : une cause desespérée. cf. son Histoire, cf. l'emblématique Bonnie prince Charlie, cf. sa terre, ses aspirations, etc. Yes, l'Ecosse est une cause désespérée ! Et comme en tant que telle elle est sincère et vraie, belle et puissante...