mes aventures/mésaventures en Inde

 

C'est dans les voyages les plus hostiles que l'on mesure la part de chance que le monde veut bien vous donner.  

Yves Simon. 

 

Un poison nommé Javier

 

A peine arrivée à Delhi, le premier soir, au Fort Rouge - vestige moghol du XVIIe siècle -, je rencontre Javier, un Indien en voyage touristique dans son propre pays. Conversation intéressante sur l'Inde. Il me propose d'aller avec lui à India gate. Je refuse, trop crevée par mon arrivée du Chili. Il insiste. Je refuse. Il insiste, et son argument "on y va en métro" a raison de ma résistance : j'ai envie de voir comment fonctionne le métro de cette mégalopole. 

India gate est une sorte de Champ de Mars local avec un arc de triomphe au bout ; nous nous baladons, puis nous asseyons un moment. Il ouvre son sac, en sort un paquet de biscuits du commerce, l'ouvre (j'entends encore le "scritch" de la déchirure), en prend un, et m'en tend un. Il mange le sien, moi de même. Nous nous levons, marchons quelques minutes, arrivons vers les pelouses et là je me souviens qu'il m'a dit : "let's walk in the grass". Il est environ 9.00 pm. 

Après ? Plus rien. 

 

Blackout. 

 

Je reprends conscience à l'hôpital public de Delhi, le lendemain soir, sous perf' au bras gauche, un peu dans les vappes. 3 flics à ma gauche, chambre particulière. Je ne me souviens plus dans quel ordre les policiers me racontent que des gens m'ont trouvée, m'ont ramassée et laissée devant la porte de leur poste de police, où ils m'ont découverte ; à 11.00 pm ils me déposaient à l'hosto. Où je me réveillerai 11 heures après. 

 

Ils me demandent mon nom, ma nationalité, ce qui s'est passé. Sur la feuille où ils notent ces infos, je me souviens avoir vu écrit : "Name : unknown ; white female ; 18 years old (plutôt flatteur)". Je me rappelle donc Javier, le biscuit...

 

Ce saligaud de voleur m'a tout piqué : carnet de note, appareil photo, papiers, flouze... et même la boussole que j'avais autour du cou (le seul objet que je pleurerai vraiment, plusieurs jours après, en y repensant). Un sacré pro le Javier : il avait empoisonné le deuxième biscuit, recollé soigneusement le paquet. Imparable. Les policiers me passent un téléphone portable et je peux appeler ma mère pour lui raconter, lui dire que TVB et lui demander de faire opposition sur ma CB. Puis je me rendors un peu puisque plus tard je me réveillerai dans un dortoir de 6 lits en ferraille. Avec 5 autres femmes.

Je reste 4 jours à l'hosto. 

 

Expérience fatigante mais... ce fut très intéressant de vivre l'hôpital public de Delhi et d'observer, sous les ventilos à donf (45°C dehors), les aller et venues, de tisser des liens avec les autres malades (la vieille Intouchable cracheuse à ma droite, femme à gauche si maigre et si touchante de gentillesse, ses enfants venus la voir... ; ai parfois surpris des éclairs d'humanité intemporels, ici, des gestes universels hors de toute langue, pays... : la main du mari posée sur sa femme qui dort, l'empathie d'un regard, de la tendresse, de la souffrance), de voir les rats courir par terre, d'aller aux chiottes infects parfois sans eau, de manger la nourriture que m'apportaient les policiers, d'observer les familles qui dorment sur les lits de leurs malades - tout comme les policiers dormaient sur le mien -, les blouses immaculées des nurses qui passèrent une fois etqui contrastaient tellement avec la crasse de l'ensemble... De vivre ces jours qui passèrent si lentement et si vite à la fois, dans une somnolence d'une clairvoyance infinie.

 

NB : j'avais 3 policiers qui sont restés 24 h/ 24 à mes côtés (relais 2 par 2), et qui, quand nous nous séparâmes me dirent : "nous nous sommes occupés de toi comme d'un membre de notre famille". Une chance, dans ce pays où la police refuse souvent d'enregistrer les plaintes des étrangers, où un panneau du commissariat indique qu'il ne faut pas donner d'argent si un policier vous en réclame, etc. 

 

Quand j'étais inconsciente, on m'a fait des prélèvements, analyses, tests...  et je ne me souviens de RIEN => on peut n'être qu'un corps, sans pour autant y être ? Quelle substance peut ainsi aboliser la conscience ? (ça je ne le saurais jamais... Quand j'ai posé la question, on m'a dit : "unknown")

J'ai pu, avant de partir, consulter le rapport de l'hosto, écrit à la main sur un papier jaune d'écolier, format A3 (écriture de travers, test de grossesse collé au scotch...), je n'y ai rien appris. Il fut remis à la police à la fin avec différents bocaux, contenant des bouts de mes cheveux et de mes ongles, entourés de papier journal et de scotch, fermés chacun par un sceau rouge.

 

A l'ambassade, on me dira que j'aurais pu me réveiller avec un rein en moins ou autre galère

 

The bloody biscuit : fort goût d'orange ; temps d'action : 10 minutes.

The bloody thief : Javier, 26 ans, de Goa, fisherman (ce qu'il a dit, bloody lyer...).

(quand on a plus d'appareil photo on fait ce qu'on peut...)

 

Croquis DELHI

 

Par la force des choses, j'y ai passé pas mal de temps (hosto + formalités françaises - laisser-passer pour sortir du pays - et indiennes - FRRO pour avoir un "stamp" de sortie remplaçant le visa qui était sur mon passeport)

Ville tentaculaire, foisonnante, fatigante, déroutante, brute, passionnante.

Vestiges moghols partout.

 

Maladakh

 

Quelques jours après, je peux quand même, enfin, poursuivre mon voyage, et décide d'aller au Ladakh par la route. Une route ouverte seulement quelques mois (jours) dans l'année. A partir de Manali, 450 km de piste de montagne, 22 heures de route, 4 cols (le Rohtang/"rotten pass" à 3980 m, Baralacha la à 4830 m, Lachu lung la à 4019 m, Tanglang la - le + haut - à 5360 m). Au début ça va, mais je suis vite malade comme un chien. J'ai la fièvre, avec un tel mal de crâne qu'à chaque cahot (et il n'y a que ça), j'ai l'impression qu'on me frappe la tête avec une barre de fer. Nous arrivons de nuit à Leh (3500 m d'altitude), "capitale" (4000 habitants) du Ladakh.

 

Je vais dans la première ghesthouse que je trouve, miteuse, réservée aux voyageurs (on paye au lit) et passe la journée du lendemain couchée sur mon lit plein de puces avec le coeur qui bat la chamade (fièvre), à vomir, me précipiter aux toilettes, and so on.

 

Je serai raide capoute jusqu'à la fin, mais en me dopant au paracétamol pourrai me lever et me balader un peu.

 

Maladie/tourista due aux séquelles de l'empoisonnement ? Aurais-je choisi un peu trop rapidement de me lancer dans le trajet éreintant jusqu'à Leh (faiblesse physique que je ne soupçonnais pas) ? 

 

C'est aussi ça les voyages, bien sûr que c'est ça ; c'est la VIE. Ces événements m'ont pourri mon "programme" mais c'était riche, j'ai appris un peu plus sur moi, sur mes limites, et surtout à accepter les choses comme elles viennent.

 

Vue palais royal de Leh - à D : maison locale à Manali - en dessous : Hadimba temple à Manali